Meditatio 3: Le rire des fantômes

Publié le 24/10/2020
24/10/2020

Une publicité étonnante

Je parcourais il y a quelque temps les pages jaunies d’une revue Châtelaine du début des années 1960. J’adore partir sur les traces d’une époque révolue, découvrir les modes, les idées, les attitudes que l’on cultivait bien avant mon temps. C’est sans doute l’esprit critique développé au fil de mes études en histoire qui se prête à ces découvertes mais, plus généralement, c’est aussi une sensibilité que je cultive de tout temps vis-à-vis du passé, des âmes qui ont vécu avant nous, qui me pousse vers elles. J’ai toujours senti, en effet, que la frontière qui nous sépare du passé est finement tracée, voire poreuse. Parcourant les pages de la revue, je suis tout de même étonnée par l’une des publicités aperçues : on y voit un couple à l’élégance bourgeoise déambuler dans un cimetière, entre deux mausolées. La pub fait la promotion de monuments funéraires. Inutile de dire qu’une telle publicité ne ferait jamais son apparition dans les pages lustrées du Châtelaine contemporain. Pourquoi donc?

Il est chose aisée d’identifier quelques premiers éléments de réponse : contrairement aux siècles passés, le nôtre vit dans une relative indifférence face au passé, individuel ou collectif. Cette indifférence englobe tout ce qui relève du passé : il convient en effet de gommer l’histoire, la mémoire des ancêtres et par extension la mort, le deuil, la souffrance et la tristesse pour cultiver une sorte de ‘culte du bonheur’, de la jeunesse et de la positivité. Initialement originaire des États-Unis, cette philosophie capitaliste a désormais tendance à s’universaliser. C’est comme si la société toute entière se voyait en ‘athlète de la bonne humeur’, pour reprendre l’expression que j’emploie dans un manuscrit de roman. Et ce, en dépit d’être plongée en pleine pandémie mondiale.

Des morts invisibles et absents

Certains me diront que l’heure n’est certainement pas à la gaieté, que les consignes sanitaires engendrent un profond malaise psychologique et physique, ici et ailleurs, et que les statistiques quotidiennes sur les décès inquiètent, qu’elles finissent par déprimer. Mais le terme ‘statistiques’ renvoie justement à ce gouffre qui nous sépare de la réalité sur le terrain, dans les salles de réanimation et les cimetières. Le terme efface, justement, la vérité. Et si parfois, aux nouvelles, dans la presse, on rend un timide hommage aux disparus, l’image, le ressenti, la réalité de la mort sont largement gommés. Pour preuve, peut-on s’imaginer ouvrir, en ces jours de pandémie, un numéro du Châtelaine et y découvrir une pub vendant des pierres tombales?

Ce serait choquant. En effet, une telle publicité dans un magazine populaire serait aujourd’hui considérée comme de mauvais goût, comme étant morbide et déplacée. Mais il y a plus. Une telle publicité serait, de manière largement inconsciente, considérée comme dangereuse. L’idée est loin d’être nouvelle; elle me vient de l’ouvrage du grand Philippe Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, où l’auteur analyse ‘la nécessité du bonheur, le devoir moral et l’obligation sociale de contribuer au bonheur collectif en évitant toute cause de tristesse ou d’ennui, en ayant l’air d’être toujours heureux, même si on est au fond de la détresse. En montrant quelque signe de tristesse, on pèche contre le bonheur, on le remet en question, et la société risque alors de perdre sa raison d’être.’ Non seulement la réalité de la mort doit être occultée dans nos sociétés positives et pratiques, mais elle doit être gommée afin de ne pas gêner le fonctionnement du pacte social, un pacte qui repose sur son déni total. ‘Les morts sont des invisibles, ils ne sont pas des absents’, écrivait Saint-Augustin. Pour nos sociétés contemporaines, les morts sont invisibles et absents tout a la fois. Ils n’existent pas. Orwell dirait sans doute qu’ils n’ont jamais existé…

Hommage à un génie ailé

Ainsi en va-t-il du milieu du travail, creuset par excellence de notre philosophie du bonheur éternel. Pour l’avoir navigué en période de deuil d’une personne très proche de moi, je peux rapporter le fait troublant que ce n’est effectivement pas la personne endeuillée qui est en droit d’y souffrir, mais plutôt l’entourage qui doit subir sa souffrance, désormais perçue comme hors norme, dérangeante, voire dangereuse au culte du bonheur collectif auquel se vouent les entreprises et les institutions contemporaines. Autrefois ancres dans les mentalités, tous les rituels mortuaires – le port du noir, le culte des ancêtres, etc. -- ont aujourd’hui disparus. En un mot, la mort n’a plus le droit de cité. Ce constat est monstrueux. Il renvoie pourtant à un fait social presque universellement accepté, à une banale vérité. Loin de nous, fiers Modernes, l’idée de prêter hommage au génie de la Melancholia (1514) dépeinte par Albrecht Durer…

L’œuvre gravée de ce grand peintre vise à illustrer le poids de la mélancolie sur l’âme de l’artiste, mais elle évoque également l’importance de la souffrance et de la tristesse qui jalonnent la vie humaine, et donc la vie sociale. La souffrance, ce passage obligé, nous fait grandir, nous rend pleinement à l’existence. ‘C’est l’ombre de la mort qui donne son relief à la vie’, écrivait Ingmar Bergman. De nos jours, ce génie, ce savoir est évacué et il est évacué en grande partie dû à notre déni du passé, de la mémoire, des ancêtres. Qui n’a aucune mémoire du passé nie le présent et même l’avenir; le passé fait partie intrinsèque d’une vie humaine, il ne peut être gommé sans conséquence sur le tissu de l’existence et du pacte social lui-même. L’adhérence quasi-universelle au culte du ‘progrès’ technologique et le divorce d’avec la nature vont main dans la main avec l’obsession du bonheur collectif, celui qui fait fuir le génie ailé de Durer.

Des adeptes d’hygiène morale

Tout le discours social et institutionnel repose sur ce déni. Avec pour conséquence qu’il patine perpétuellement à la surface des choses: ainsi s’inquiète-t-on du manque de rigueur des pratiques journalistiques tout en déplorant l’absence de ‘bonnes nouvelles.’ Ainsi dénonce-t-on la suppression des cours sur l’Antiquité et le Moyen-Âge dans les nouveaux curriculum tout en passant sous silence le culte de la positivité, largement responsable de nous replonger, justement, en période ‘médiévale’. Ainsi s’indigne-t-on, en pleine pandémie, des discours anti-masques et anti-scientifiques tout en fermant les yeux sur les faits bien réels de la douleur de mourir et de la procession de cercueils qui en résulte. Il est légitime de se demander, par ailleurs, si certains de nos concitoyens feraient fi des consignes sanitaires s’ils découvraient au journal de 20 heures les ‘vraies’ images : celles des patients luttant pour respirer dans les unités de réanimation, celles des mourants qui nous adressent leurs adieux, celles des pierres tombales nouvellement gravées. Des images jugées trop crues, trop morbides pour les adeptes d’hygiène morale que nous sommes.

Le génie de la mélancolie, lui, sait encore reconnaître ces images, il sait les vivre, les respecter. Il sait les aimer, comme en témoigne le lumineux Christian Bobin, dont les mots s’adressent à tous nos disparus mais aussi à nous, morts-en-puissance que nous sommes : ‘La barrière qui me sépare de toi est pauvre (…) Tu es de l’autre côté de la vie, pas si loin somme toute, bien moins loin de moi que ce médecin que j’ai vu feuilleter des visages toute la journée sans en voir un seul. Les yeux vides ont envahi tous les métiers. Le monde n’aime pas les barrières de bois décoloré, mangées par les lichens, ces murailles qui laissent passer l’air, le parfum du chèvrefeuille et le rire des fantômes.’ (2)  À l'approche du 'mois des morts', commençons à prêter l'oreille...

 

[1] Ariès, Philippe. Essais sur l’histoire de la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours, éd. du Seuil, Paris, 1975, p. 72.

 

[2] Bobin, Christian. Noireclaire précédé de Carnet du soleil, éd. Gallimard, 2018, p. 69-70.